Une vue excentrée

Regards de la périphérie

Le virtuel n’existe pas

Posted by olivier_anthore on 28 juin 2009

Matrix

« Le virtuel possède une pleine réalité, en tant que virtuel. »

Gilles Deleuze, Différence et Répétition.

Voilà un titre qui semble enfoncer une porte ouverte. Aujourd’hui, il est communément admis que le virtuel s’oppose au réel. Le réel est ce qui existe, ce qui se voit, ce qui se touche, ce qui influe directement sur notre environnement. Le virtuel serait alors tout le reste, ce qui n’existe pas, ce qui n’a aucune influence sur la réalité.

Frank Beau dans son livre Culture d’Univers, le définit ainsi : « Le virtuel c’est l’inconnu, l’invisible, l’intangible. […] On dit des rencontres sur l’internet qu’elles sont virtuelles. On ne dit pas de personnes qui se parlent au téléphone qu’elles sont dans le virtuel. ». Nous appelons virtuels ce que nous ne comprenons pas. De notre difficulté à appréhender les choses vient la tendance à minimiser, à croire que le sujet n’est ni sérieux ni important.

En lisant ces articles d’Internet Actu (ici et ici), vous serez peut être amené à remettre en cause la vision de ce que nous appelons aujourd’hui le virtuel.

Bien sur les jeux ne sont pas substantiels, tous jeux, même basé sur des jouets, est essentiellement une construction de l’esprit. De même les relations sur internet se basent aussi pour une part importante sur une intellectualisation. Mais ces relations sont des formes de communications et de même qu’une conversation téléphonique n’est considérée par personne comme virtuelle, ces communications sont de même nature.

Cependant, ce ne sont pas des communications aussi riches. En effet, il est communément admis que 80% de la communication dans une conversation ne se fait pas de manière verbale (avec des mots).

Lors d’une communication « in real life » (je n’ai pas trouvé d’équivalent français à cette expression), la manière de s’habiller, l’odeur, le ton avec lequel vous allez vous adresser à la personne mets une sorte de substance dans votre message et habille votre communication verbale.

En clair, un « je vous aime » prononcé par un homme (ou une femme selon vos préférences) sale, mal habillé, puant et manifestant tous les signes de l’alcoolisme ne sera pas compris de la même manière que prononcé par une personne bien habillée, dégageant une odeur agréable et avec un accent de sincérité. Et ce même si les motivations profondes de chacun peuvent être à l’inverse des apparences.

En théorie, le virtuel empêche cette partie de la communication. Cependant, très rapidement, les utilisateurs ont tourné cette difficulté en enrichissant rapidement les conversations virtuelles. En effet, il y a un langage non verbal dans les communications électroniques. Cela passe, par exemple, par la présence ou non de fautes de frappes ou d’orthographe manifestes dans le texte et par l’utilisation des majuscules. De plus en plus les messages transmis via mail ou messagerie instantanée s’habille d’émoticon, de couleur, voir d’avatar permettant de personnaliser l’expéditeur, voir l’objet mail en lui-même comme dans le cas de la messagerie 3D Mailbox (élue pire application Web par TechCrunch).

Même si le langage non verbal est radicalement différent dans les relations électroniques, il est pourtant présent et même s’il est plus contrôlé par l’émetteur il ne l’est guère plus que dans la communication directe.

Pour en revenir, à mon propos de départ, je trouve qu’il est artificiel de séparer le « réel » du virtuel tel qu’il est fait en ce moment à propos des relations. Une communication, même à travers un jeu, reste une communication.

Ce qui en fait la valeur reste la sincérité et la capacité de chacun des interlocuteurs de l’enrichir et de s’enrichir de cette communication.

A partir de cet enrichissement personnel, l’influence sur le réel se fait par la modification du comportement dans sa vie de tous les jours par les interlocuteurs. Modification qui peut aller de ses habitudes d’achats (grâce au forum et aux avis des autres acheteurs), de vote (comme pour la campagne contre le traité constitutionnel) ou tout simplement en aidant une personne à prendre des décisions structurelles sur sa vie.

Finalement où est la différence ? La distance ?

Le courrier permettait déjà une conversation asynchrone (un des interlocuteurs parle, et attends la réponse de l’autre interlocuteur) avec des gens parfois situé à l’autre bout du monde.

Depuis Graham Bell et l’invention du téléphone, la conversation synchrone était déjà possible à distance aussi.

Le principe des réseaux sociaux qui permettent de mettre en relation des gens partageant des connaissances communes ou ayant fréquenter les mêmes endroits existait aussi. Ainsi que le regroupement par centre d’intérêt.

Ce qui change, par rapport à ces moyens, c’est la simplicité de mise en place et la massification. L’informatique et le réseau fluidifient et facilitent la prise de contact. Ils aident aussi à recomposer rapidement ses contacts selon l’évolution de sa vie et de ses envies.

C’est peut être finalement ce qui pose le plus de problème et donne l’envie de déconsidérer les relations « virtuelles ». Elles sont aussi faciles à rompre qu’à mettre en place. Mais, et les statistiques sur les divorces en sont un indicateur, n’en est il pas de même dans la vie dite réelle ?

Finalement, lorsque l’on veut parler de virtuel, il faut garder en tête la définition qu’en donne Pierre Lévy : le virtuel est une potentialité.

Cette potentialité n’est pas neutre mais pour autant elle n’est ni totalement bénéfique ni totalement maléfique. Et, s’il faut faire preuve de prudence c’est sans doute là que le danger est tapis.

Car, très souvent pour des raisons idéologiques ou commerciale, les potentialités du réseau sont orientés à l’insu même de l’utilisateur.

Que ce soit sur Amazon, lorsque l’on vous conseille un livre lu par un autre utilisateur, ou bien sur Facebook, qui vous suggère régulièrement de nouveaux amis que vous pourriez connaître, des algorithme aveugle cherchent selon des critères de ressemblances à vous faire connaître d’autres gens. Ils obéissent à la même logique, cherchant à rassembler tous ceux qui, au niveau phénotypique, sont semblables.

Sous une apparence de liberté totale, les mondes virtuels pourraient nous enfermer dans des castes tout aussi rigides que celles de l’Inde brahmanique.

Liens intéressants :

L’article communication de wikipedia

World of Warcraft passe la barre des 9 millions d’abonnés

Texte en ligne de Pierre Lévy sur le virtuel

Un texte en ligne qui m’a permis de réactualiser cet article

Tag Technorati :

internet, vie quotidienne, société

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2 Responses to “Le virtuel n’existe pas”

  1.   [Blocked by CFC] ledemoderateur Says:

    Je n’avais pas vu passer ce très intéressant billet.

    L’erreur est réparée :-)

  2.   Une vue excentrée » Blog Archive » Liberté, Liberté chérie Says:

    […] notre perception du réel. Comme j’avais essayé de le formaliser dans un billet précédent, le virtuel n’existe pas car tout simplement il est une partie de notre conscience du […]